Angoisse

03.05.2008 - No Responses

L’angoisse sourde de perdre le fil s’insinue un peu plus tous les jours. Mon esprit tente de lutter, mes pages se parsèment de pièges ; le fil devient écheveau, fini la mémoire linéaire, propre sans surprises. Je me suis réappropriée L.. L. est mon autre moi, L. s’étoffe, se dote d’une vie parallèle qui croise et recroise la mienne au hasard des pages.

L. apparue furtivement en juillet passé, source de mes angoisses actuelles, devient l’instrument avec lequel je combat ma mémoire défaillante. C’est une victoire à la saveur étrange… Peut-être cette première mention était déjà à l’époque un piège de mon inconscient. Le doute plane, le doute s’insinue toujours un peu plus. L’arme est à double tranchant.

L. hère à présent dans mes pages, sans substance, fantôme insaisissable. L. n’a toujours pas d’histoire, de visage à me proposer. L. est un miroir qui ne reflète finalement pas grand chose, furtivement je note un livre lu et partagé - la Double Vie de Tim Parks mais finalement je me perds dans ce grand désert.

Ecriture

16.03.2008 - No Responses

Je réapprivoise péniblement mes mots, ma langue. Je n’ai pas pu longtemps me couper de ma routine. Cette respiration quotidienne m’est finalement tout aussi nécessaire que les simples besoins de manger, dormir, lire… Aujourd’hui ma main a retrouvé le plaisir de noircir ces pages, loin des angoisses de ma mémoire, elle façonne sans doute mon futur.

J’écoute d’une oreille distraite un live de Daft Punk - Alive. Ce son rugueux, déshumanisé, fait un curieux contrepoint à ce que j’étais en train d’écrire. Sous ma plume, la description d’une journée pleine de routine, je tente de trouver un fait saillant qui briserait cette répétition mécanique. Est-ce le brocoli, le roman de Philip Roth, la pluie qui marquera cette date ?

J’opte pour le brocoli. Je suis fascinée par ce légume fractal. Ma main essaie d’en dessiner une branche, échoue lamentablement, cache le désastre sous un vaste aplat vert acidulé. Je me souviens que je détestais ce légume encore récemment. Pourquoi ? Une nouvelle fois la réponse s’apparente au désert.

Nostalgie

15.02.2008 - No Responses

C’est tout de même une étrange sensation de relire mes propres mots. Eux qui initialement étaient promis à l’oubli et la poussière. Je m’émerveille de leur capacité à ranimer ces instants passés fussent-il réels ou imaginaires. Il me semble loin le temps où, consciencieusement mais automatiquement, je notais mes journées.

Légèreté de l’acte, sans la sanction d’une révision critique… j’écrivais ce journal sans la moindre arrière pensée, sans préjuger des conséquences. Aujourd’hui, ce vaste effort me semble futile et inutile. En effet, à quoi bon écrire si ce n’est que du vent ! Malgré tout j’aspire à continuer car toutes ces pages me structurent.

Drôle d’idée - un squelette de mots, c’est pourtant singulièrement l’image que je retire de cette accumulation de notes. J’ai la nostalgie de ces instants furtifs qui resurgissent au détour d’un paragraphe, sous une rature, dans les blancs qui rythment le texte. J’admire ces pages blanches, promesses de futurs improbables, aujourd’hui immense désert.

Escapade

14.02.2008 - No Responses

Je persiste, je feuillette ces maudits carnets. Une page au hasard… quelques mots sur un livre que je venais de finir. “Thérapie de D. Lodge - Agréable roman disséquant le mal du siècle - la dépression. Eloge de Kierkegaard!”. Je me revois lire ce livre, amusée de l’ironie de l’auteur sur cette quête de la thérapie ultime par un malade imaginaire des temps modernes.

Un coup d’œil dans ma bibliothèque me confirme que j’ai bel et bien lu ce bouquin. Sa couverture porte la marque de l’usage nonchalant que je peux faire des poches… La lecture du quatrième de couverture exhume un peu plus ce souvenir de lecture. Le roman relate sous la forme d’un journal les affres d’un scénariste quelque peu connu, obnubilé par sa création, désagréablement prisonnier de sa routine, nombriliste, lorsque sa santé, son travail puis pour finir son mariage sont remis en question.

Il trouve, après avoir essayé plusieurs formes de thérapie, dans la vie et l’oeuvre du philosophe danois Kierkegaard un fascinant miroir de ses propres démons ! Austère ! Il note soigneusement au fil des pages ses angoisses, ses obsessions, ses maux, sa rédemption. Nous l’accompagnons doucement mais sûrement dans sa traversée du désert.

Frustration

31.01.2008 - No Responses

Je tourne et retourne cette p***** de phrase dans ma tête. Je maudis L. de toutes mes forces. Après l’obsession, la frustration s’installe. Je déteste cette faille, l’écriture quotidienne m’a toujours procurée un sentiment de stabilité. Ces mots, croquis, étaient ma bouée, la garantie que je n’étais pas juste un songe. Un trou et toute la trame se délite, quel fil est solide, quel autre fil va casser ?

Un vendredi, en juillet, d’après le reste du récit, c’était le début ou presque des vacances. Mes vacances sont en général découpées en quatre phases chacune intense à sa façon : l’attente - le jour du départ est mystérieusement pourvu de 30 heures; la découverte - premières impressions, richesses, trésors que je tente de récupérer dans mes carnets; la tranquillité - la nouveauté apprivoisée la nonchalance s’installe, les siestes sont de rigueur; et enfin le blues - adieux déjà, retour à la vague monotonie des non vacances.

Donc, ce jour là était sans conteste dans le premier quartier. Plein d’urgences, de listes, d’éparpillements, les pages sont remplis de courtes notes sans queues ni têtes, pèle-mêle. La chronologie n’est pas fiable, l’histoire décousue, brouillée. Seul L. attire mon regard comme un mirage en plein désert.

Folie

30.01.2008 - No Responses

J’ai été exhumer de mes cartons cette vie de papier. Un par un, je parcours ces cahiers qui jusqu’à présent devaient me conserver. Je relis avec une angoisse sourde les plus anciens, épiant, redoutant la phrase assassine qui ne manquera pas de n’évoquer aucun souvenir. Là, mon regard s’attarde sur un croquis brouillon … mais finalement le souvenir resurgit fort et limpide, fausse alerte.

Bientôt les mots perdent leur substance, les scènes se superposent, s’annulent. Derrière mes yeux, c’est un véritable kaléidoscope : couleurs passées, instantanés en miettes, brisures vivides, sons discordants, odeurs trop fortes. L’ensemble ressemble à un rêve hallucinant qui s’efface déjà, pressé de rester l’hôte de ma nuit. Très vite, il me faut refermer ces carnets sous peine de me perdre.

C’est une expérience traumatisante. Comment imaginer rationnellement que l’on puisse s’égarer dans son propre esprit ? Pourtant c’est exactement ainsi que la folie a longtemps été décrite. Cette folie que l’on soignait par un isolement forcé, substitut bâtard à l’évasion dans le désert.

Obsession

29.01.2008 - No Responses

Ce L. me hante. Dans ma tête défilent maints visages et noms mais parmi eux point de solution. Ce L. m’échappe, une ombre au coin de l’œil mais qui disparaît dès que je tourne la tête. Depuis que je suis tombée sur cette ligne, c’est devenu une obsession, un terrible poison.

Rien ne m’explique ce vide, le reste du journal ce jour là est anodin, clair, sans surprise, ennuyeux. Ma main n’a pas tremblé sous le coup d’une émotion trop forte, pas de pavé raturé comme une négation. J’ai l’impression que mon existence m’a été volée et subitement l’effort de la noter minutieusement chaque jour est totalement vain.

A quoi bon ces centaines de carnet noircis depuis des années, pleins de joli mots, de fragments de ma vie, si au final elle n’est pas là. Aurais-je rêvé ces instants précieux, communs, tristes, merveilleux, gris, bleus, uniques, quotidiens ? Aujourd’hui ma plume normalement agile, renâcle, gribouille un interminable entrelacs mais se refuse à enregistrer le moindre détail futile ou incontournable de la journée! Le feuillet reste vierge, désert.

Un début

28.01.2008 - No Responses

Le plus compliqué - à présent - est sans doute de retrouver l’origine. Je ne sais pas s’il y a réellement eu un événement décisif ou si finalement ce n’est qu’un ensemble de débuts qui combinés ont provoqué ces lignes. Il me semble que ces mots ont toujours été là.

Alors décidons ensemble d’un début, je propose ce vendredi pluvieux de juillet dernier. Pourquoi ce vendredi là plutôt qu’un autre ? Le hasard sûrement, mais plus probablement ce souvenir de terre humide, de vent et de sel qui fait un écho approprié à mon humeur du jour…

Quoi de remarquable ce jour là ? Pas grand chose à première vue, seule cette courte annotation dans mon journal : ” L. est passé ce matin… encore ! “. Un soupçon d’agacement et un mystérieux L., le seul problème : L. n’est plus jamais mentionné ni avant ni après cette note sibylline. J’ai normalement une bonne mémoire mais L. n’évoque aucun visage, aucun événement, rien, le désert.